Laurent Devèze
Philosophe et Directeur de l'école supérieure des beaux-arts de Besançon

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Sans tambour ni trompette
L’insigne insignifiance d’Alex Pou

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A priori on ne voit rien .D’ailleurs à proprement parler il n’y a rien à voir. Mais voilà, parfois c’est si beau rien à voir.
Loin de tout pittoresque, le paysage urbain renvoie à l’universel. Banlieue inassignable d’Allemagne ou du Japon, rues proprement patrimoniales qui nous appartiennent à tous ; les garages, les maisons individuelles, l’appartement, le faubourg industriel, le poisson dans son bocal n’a guère moins de liberté que nous , les mêmes choses, toujours, qui font notre univers de finitude.
Pour un peu, on lui envierait sa mémoire immédiate et son appréhension quasi minérale des choses. Notre expérience ne tient en rien de l’exceptionnel nous vivons en homme du commun.
Or nous ne saurons rien de cet homme du film, à peine un personnage, sinon qu’il est là.
Pas vraiment de localisation possible, là c’est tout. A vrai dire : tout.
Le travail vidéo d’Alex Pou est à proprement parler monadique car c’est bien de quelqu’un dont il s’agit, comme de ce couple là que décrivait Duras, dans les yeux de Lol V Stein. Mais ce personnage n’est que dans le dérisoire de ces actions, ces petits pas au monde.

En fait, il nous apparaît. Si l’on osait la référence théologique, Alex conçoit des films « épiphaniques », car l’on dirait qu’il lui revient non de fabriquer mais de laisser l’image advenir, laisser l’être se dire en somme, sans l’ensevelir sous des qualificatifs, qui, loin de mieux le cerner, l’ensevelisse, au risque de le perdre tout à fait sous des particularismes ornementaux.
Dans ce travail, au contraire, l’on ôte à la présence ce qui pourrait l’ancrer, nous sommes celui là, parce que, rien, dans sa venue, ne le différencie de moi. Pour un peu, on songerait à la Gnose ou à Plotin, curieux travail qui emprunterait à la fois à Leibniz : « chaque monade est comme un monde entier » et à l’auteur des Ennéades : « dire l’un c’est déjà s’en éloigner ».
On oserait même, non sans un certain vertige, affirmer que c’est parce qu’il n’est rien qu’il est nous.
Les gestes eux-mêmes se font déictiques, ils indiquent la trace d’une intention, la volonté de troubler un instant l’immobilité de l’air, ils ne manifestent rien, n’appellent pas à l’aide, ni n’attendent de reconnaissance.

Nous ne sommes là que pour être témoin : juste savoir qu’il fut .C’est d’ailleurs le caractère souvent maximal du savoir humain sur les autres .De lui on sait qu’à un moment il fut.

Signe et tombeau ont la même origine grecque, le mot fixe une expérience passagère comme le Kolossos fiche en terre fixe l’âme du défunt et indique l’endroit où le corps se décompose puis s’en retourne au grand tout.
La conscience commune n’a sans doute pas tort lorsqu’elle dit que devant une tombe que l’on « se recueille ».
Or, devant les images d’Alex Pou, le spectateur est tenté, enfin, de quitter ses habits de voyeurs car ce « rien » le concerne, lui, tellement.
Ce « rien à voir » n’étant jamais en fait qu’un plus d’être, ou plutôt, qu’un être plus dit…
C’est en ce sens que les créations de cet artiste procèdent de ce curieux paradoxe qui prend dans notre univers surdéterminé et comme saturé de qualifiants, une signification très pure, proprement authentique et sincère.

Dans notre vacarme quotidien, sa petite musique surprend, attire, donne à penser.
Après tout, l’on s’adresse bien souvent au plus haut, à l’inaccessible, dans le silence.
Et bien peu d’œuvres écrites atteignent l’intensité d’une prière.
On ne saura donc rien de ces apparitions, ni même de ce qu’elles deviennent après leur manifestation, mais on saura au moins qu’elles nous sont advenues.
Alex Pou a la générosité de nous en faire « présent ».
Etre ni tout à fait soi, ni tout à fait l’autre, comme dans ses plis chers à Deleuze où, différenciés, les morceaux de tissu ne s’épousent pas moins selon une pliure qu’il leur est essentielle, en une combinatoire qui de deux n’en font qu’un .
Ou presque.
Alors, démultiplié, le personnage du film prend sens, surtout, dans son évanescence même. Le paradoxe est un peu fort et les obtus de sourire : encore un coup de la philosophie !

Curieusement il conviendrait alors moins de citer Heidegger que de se tourner vers Rousseau pour leur répondre avec Alex Pou : « j’aime mieux être un homme à paradoxes qu’un homme à préjugés »